IL Y AVAIT UNE SORCIERE qui PRATIQUE

IL Y AVAIT UNE SORCIERE qui PRATIQUE

TEXTES, CITATIONS, PENSEES


SORCIÈRES et NOS VALEURS en 10 POINTS

UNE SORCIERE SAIT ou tend vers :

 

 

Se connaître elle-même

 

Connaître l'art de la magie

 

Apprendre à s'élever

 

Appliquer l'enseignement avec sagesse

 

Atteindre l'équilibre

 

Prendre garde à chaque parole

 

Contrôler chacune de ses pensées

 

Célébrer la vie

 

Vivre en accord total avec les cycles de la Terre

 

Savoir respirer et manger correctement

 

Faire de l'exercice pour garder un corps sain

 

Méditer

 

Honorer les Dieux et les Déesses

 


12/11/2018
0 Poster un commentaire

QUAND LA SPIRITUALITE TUE LA PLANETE par LA SORCIERE ROUGE et LA SORCIERE ZERO DECHET par ATHENOS SORCIER

Cet article a été repris d’une Newsletter que j’ai écrite il y a quelques semaines. Le message m’a semblé bien trop important pour ne pas être partagé et on m’a beaucoup encouragée à le diffuser plus largement. Je précise qu’il ne s’agit aucunement d’une attaque contre la communauté ésotérique, dont je suis fière de faire partie, mais de la mise en lumière de pratiques qui me posent de plus en plus problème. N’hésitez pas à partager, échanger en commentaires, rajouter d’autres sources si vous en avez ?

 

As-tu déjà entendu parler du palo santo? Il s’agit de bois utilisé en fumigation pour la purification et qui provient d’arbres sacrés en Amérique du Sud. Ca fait un moment que j’en vois un peu partout et j’avais vraiment envie d’essayer, en grande partie parce qu’on m’avait dit que c’est assez doux. Je me suis dit que ce serait une bonne alternative à la sauge que j’ai parfois un peu de mal à supporter à cause de l’odeur (je sais qu’on est plusieurs dans ce cas). Je n’ai en fait jamais eu l’opportunité de le faire, je n’ai pas vraiment de boutique ésotérique près de chez moi et ce n’était pas forcément une priorité, même si je gardais cette idée en tête.

Et puis j’ai écouté l’avis de certain·e·s pratiquant·e·s et là j’ai réalisé que wait… ça vient d’Amérique du Sud quand même… C’est pas tip top pour l’environnement toussa…

Je l’avoue, je ne m’étais pas penchée plus que ça sur le sujet. Après tout, on m’en vantait tellement les vertus !

J’aurais certainement oublié tout ça si un de mes contact Facebook n’avait pas partagé ce post il y a quelques semaines: https://www.facebook.com/marsea.amaniwindow/posts/10217910243731050

Pour les personnes qui ne comprennent pas l’Anglais, l’engouement de l’Occident pour le palo santo fait que ces arbres sont surexploités et conduit aujourd’hui à une déforestation massive. Sans compter que le palo santo, dans la tradition, ne peut être offert que par un chaman. C’est un arbre sacré qu’il est interdit de couper vivant. Les bâtons de palo santo utilisés pour la magie et la thérapie ne devraient être faits qu’à partir de bois tombé naturellement. Ce qui n’est évidement pas possible aujourd’hui, vu le train de la mode en

Occident.

Toute le monde parle de Palo Santo et de ses propriétés, on ne voit que ça sur Instagram comme si c’était LE produit de fumigation ultime, avec la sauge blanche de Californie.

Et si on y pense, c’est un peu pareil pour tout: les bougies en paraffine qui flinguent littéralement l’environnement. Les encens, fabriqués avec des substances très chimiques et hautement cancérigènes pour certaines. Ou pire encore, les cristaux.

C’est vrai, on se demande jamais d’où viennent nos pierres. Pourtant en y réfléchissant, je me doute bien que les cristaux à bas prix de chez Cultura ne doivent pas être extraits de manière très propre (et oui, moi aussi j’en ai acheté un, tellement contente de trouver des cristaux près de chez moi et pas trop violents pour ma bourse).

J’ai fouillé un peu et j’ai découvert qu’en effet, il y a de quoi pleurer. Ce qui est le plus ressorti ce sont les mines illégales de Madagascar qui se multiplient et amènent du travail précaire dans des conditions extrêmement dangereuses, le travail des enfants et de la prostitution (source en bas de page). Sans compter que les méthodes d’extraction sont souvent très nocives pour l’environnement. La consommation de cristaux, comme tant d’autres choses devenues à la mode, se nourrit de la misère humaine sans que personne y trouve à redire, parce que voyons, c’est NA-TU-REL !

J’ai appris également que la plupart du temps, les pierres sont polies de manière industrielles par des machines, ce qui enlève une grande partie de leurs propriétés alors que le polissage devrait normalement s’effectuer à la main. Sauf que qui dit polissage à la main et dans de bonnes conditions dit tarif beaucoup plus élevé. Et le consumérisme n’aime pas trop beaucoup ça.

J’ai aussi pu lire que lorsque les pierres sont extraites dans des parties éloignées du globe (Asie, Afrique, Amérique du Sud, etc), il devient très difficile, voire impossible de pouvoir tracer précisément leur provenance et donc de s’assurer qu’elles ont été extraites dans des conditions éthiques et respectueuses.

 

Alors je sais combien c’est tentant ! Pour moi aussi d’ailleurs… Tout semble à notre disposition, à moindre coût. Il suffirait presque de tendre le bras pour obtenir ce dont on a besoin, sans fournir le moindre effort. Alors forcément, face à toute une panoplie d’objets, de pierres, de plantes tous plus jolis et exotiques les uns que les autres, comment résister à l’envie d’en posséder, encore et encore?

On dit vouloir pratiquer la magie, la spiritualité pour se rapprocher de la Nature, développer sa bienveillance envers soi et le monde. Alors pourquoi suit-on aveuglément les « modes » sans se soucier du mal qu’on peut faire ? Ce n’est pas parce que nous privilégions le naturel que ça rend nos actes, en l’occurence nos achats, moins nocifs

pour la planète et les individus qui y vivent!

On ne va pas se mentir, la pratique spirituelle est souvent très autocentrée: on développe son intuition, son écoute, ses vibrations, ses capacités magiques (ce qui n’est pas quelque chose de mal en soi, loin de là!). Et si on sortait un peu le nez de notre nombril pour se rendre compte que certains de nos actes sont aussi dangereux et font autant de mal qu’acheter ses vêtements chez H&M et ne consommer que de la nourriture importée de l’autre bout du monde?

Surtout que ce sont des achats dont nous n’avons PAS BESOIN. Ce ne sont pas des produits de première nécessité, on achète ça parce que ça nous passionne, nous fait plaisir avant tout, parce que c’est un domaine que nous souhaitons explorer.

Pourquoi alors acheter du palo santo d’Amérique du Sud ou de la sauge blanche de Californie? Et si, au lieu de suivre les modes aveuglément, on regardait avant tout ce qui se trouve autour de nous? Il y a de nombreuses plantes aux propriétés très intéressantes qui poussent en France, et qu’on peut trouver très facilement en forêt, à la campagne,

ou même en magasin bio.

Pourquoi a-t-on besoin d’avoir des dizaines de pierres à bas prix, alors qu’on pourrait en avoir trois ou quatre, mieux choisies, en prenant le temps de se renseigner sur leur provenance et les méthodes d’extraction? Ou même en acheter d’occasion? Ou ne pas en acheter du tout d’ailleurs, ce n’est pas une obligation pour

pratiquer la magie.

A-t-on besoin d’avoir pleins de bougies de toutes les couleurs alors qu’on peut en fabriquer quelques unes

soi-mêmes? (de préférence avec de la cire végétale hein)

A-t-on besoin de faire brûler constamment des encens industriels alors que c’est parfois plus nocif pour la santé que fumer des cigarettes et bien moins intéressant au niveau des propriétés que les plantes? (surtout qu’il est si facile de faire des mélanges de fumigation soi-même).

Je me rends de plus en plus compte à quel point il est incohérent de prétendre vouloir honorer la Terre par des pratiques magiques, quand parallèlement on donne notre argent pour la détruire

encore plus.

Et que la surconsommation me semble en totale contradiction avec les pratiques magiques et spirituelles (en tout cas c’est mon ressenti).

Pour ma part je crois sincèrement que ce qui compte le plus en magie, c’est l’intention. Le matériel utilisé est important bien sûr, mais il s’agit avant tout d’un support pour la pratique.

En spiritualité et magie comme dans tous les autres domaines, consommer est un choix politique. Alors renseignons nous sur la provenance des objets et plantes, achetons moins et mieux, respectons la Terre dans nos actes comme nous nous engageons à le faire dans notre pratique.

 

ET le point de vue d'ATHENOS SORCIER

 

https://www.youtube.com/watch?v=LYxVOozKPmw

 


08/04/2019
0 Poster un commentaire

SORCIERES en 4 EMISSIONS sur FRANCE CULTURE

Je ne me souviens plus si j'ai déjà évoqué ces émissions sur France Culture mais si  ce n'est pas le cas voici réparation faite :

 

https://www.franceculture.fr/emissions/lsd-la-serie-documentaire/sorcieres?fbclid=IwAR19hsdR-ct8NIBbqiUzLrImfeut5SbCdqIYfakwpi_Mi_J_iHC1NwCN9uc

 

Sorcières (4/4) : Sorcières, nature et féminismes

(Source : France Culture)

 

 

 


01/04/2019
0 Poster un commentaire

Mon âme de sorcière par Odile CHABRILLAC

Mon âme de sorcière

Symbole subversif de la révolte féministe, la figure de la sorcière est aujourd’hui de retour, prête à questionner nos choix, notre rapport au monde, à la nature, au corps, à la rationalité, à la sexualité… Et ce qu’elle a à nous apprendre peut réellement changer nos vies.

 

 

CHAPITRE 1

Tant d’histoires de sorcières

 

« La Sorcière, la médecinienne, la miresse, la Bonne Dame, la Belle Dame (Belladona), la saga, la sage-femme, l’Armide, la cartomancienne, la chipie, la pie-grièche, la chiromancienne, la guérisseuse, la harpie, la mégère, la magicienne, (…), l’oracle, la prophétesse, la pythonisse, la pimbêche, la fée, vous, moi. »

- Pascale d’Erm

 

Que sait-on des sorcières aujourd’hui ? Si peu de choses. Et même ce que l’on sait, il n’est pas sûr que cela soit vrai. Pourquoi ? Parce que, pendant des siècles, l’histoire – écrite par des hommes - a choisi d’occulter le massacre de ces femmes différentes.

En Europe, entre le Xe et le XVIIIe siècle – même si le plus fort de ces meurtres eut lieu à la suite d’une bulle pontificale du pape Jean XXII, en 1326, ce sont près d’un demi-million de femmes qui auraient été condamnées à mort, le plus souvent au bûcher, sous prétexte d’avoir signé un pacte avec le diable, c’est-à-dire d’avoir eu des relations sexuelles avec lui, des accusations souvent issues de leur mari (mais pas seulement). Un traité en particulier sera utilisé pour les pourchasser : Malleus Maleficarum, le « Marteau des Sorcières ». Il présentait des arguments théologiques et juridiques, et fournissait des directives pour repérer et éliminer les sorcières. Ce véritable génocide est encore tu de nos jours. Même si les chiffres varient selon les sources (entre les archives religieuses et celles des tribunaux) et que l'on ne saura jamais la réalité de cette tragédie, il ne fait nul doute qu'elles ont été extrêmement nombreuses à avoir été condamnées pour des prétextes fallacieux. Dans ces accusations de sorcellerie, la proportion de femmes était de 80 %. Les 20 % restants étaient donc des hommes, la plupart des vagabonds, des « errants ». Les femmes, au contraire, étaient de tous âges, de toutes conditions, de diverses confessions, même si, et ce ne peut être un hasard, elles étaient souvent sages-femmes ou guérisseuses, proposant des remèdes basés sur une pharmacopée traditionnelle, les « simples », mais s'occupant aussi probable­ ment de contraception, voire d'avortement. Les historiens se sont beaucoup interrogés sur une telle répression et sur cette soudaine montée de violence antiféminine.

 

Plusieurs raisons ont été avancées, mais il apparaît de prime abord qu'elle fut la manifestation de la misère du temps et que sa répression fut à la mesure des calamités naturelles qui accablaient les populations. La société voulait des coupables : les éléments non conformistes et marginaux constituèrent de parfaits boucs émissaires. Au premier rang, les femmes, les plus vieilles, les plus laides, les plus pauvres, les plus agressives, les plus différentes. Celles qui suscitaient la crainte. Ainsi, par exemple, en 1595, un mandement de Philippe II pour les Pays-Bas espagnols mentionnait les vieilles femmes comme particulièrement suspectes du crime de sorcellerie. Parallèlement à cela, bon nombre de ces prétendues sorcières sont des femmes isolées, n'ayant ni fils, ni mari, ni frère, et dont les biens destinés à tomber en déshérence échappent aux règles normales de succession, lesquels sont donc susceptibles de stimuler certains appétits. Notons également que les deux tiers de leurs accusateurs furent des hommes, chacun y allant de son fantasme, de son inquiétude, de sa projection ... Un pouvoir masculin s'appuyant sur l'incroyable puissance de manipulation des consciences que représentait alors l'Église finit donc par enchaîner condamnation sur condamnation jusqu'à aboutir à ce véritable sexocide.

 

Ces femmes furent brûlées, parfois noyées, des fois avec leurs enfants, voire avec leurs animaux, dans le silence assourdissant de l'histoire en marche. Ce n'est qu'au bout de 300 ans que finalement Jules Michelet 2 prendra sa plume (après avoir quasiment achevé son Histoire de France en 17 tomes), afin de réhabiliter ces femmes, même si l'on peut être aujourd'hui troublé par la vision particulièrement romantique qu'il a de son sujet : « Elle est voyante à certains jours ; elle a l'aile infinie du désir et du rêve. Pour mieux compter les temps, elle observe le ciel. Mais la terre n'a pas moins son cœur. Les yeux baissés sur les fleurs amoureuses, jeune et fleur elle-même, elle fait avec elles connaissance personnelle. Femme, elle leur demande de guérir ceux qu'elle aime. » Il n'empêche, son livre fait scandale lors de sa sortie, fut menacé de saisie, les autorités ecclésiastiques exigeant la suppression de deux passages qu'elles jugeaient particulièrement accusateurs. Il connaît néanmoins un beau succès et sera plusieurs fois réédité.

 

 

Une concurrence religieuse à son paroxysme

 

Parce qu'il s'agit majoritairement d'un crime contre les femmes, ces procès en sorcellerie nous interrogent sur la place spécifique accordée à la femme dans les cultures européennes de cette période. D'autant qu'il est important de noter qu'une bonne partie de l'Europe ignora totalement la chasse aux sorcières : l'Italie, l'Espagne et le Portugal en particulier (à l'exception des régions frontalières avec les pays qui s'y sont livrés tel le nord de l'Italie, par exemple, partageant des frontières avec la France et la Suisse, deux pays où la chasse aux sorcières a été intense). Les tribunaux de !'Inquisition ont d'abord été créés pour lutter contre les hérésies des Cathares, des Vaudois puis des Templiers, et certainement pas pour lutter contre d'hypothétiques sorcières. D'ailleurs, les bulles pontificales qui les mettent en place ne signalent pas que les femmes devraient être davantage soupçonnées que les hommes en tant qu'hérétiques.

 

Ce sont les inquisiteurs eux-mêmes qui, de leur propre chef, ont largement dépassé leurs prérogatives et se sont lancés dans la lutte contre les femmes, considérant qu'elles étaient nécessairement du côté du diable, utilisant d'ailleurs des croyances encore vivantes comme celles de la femme malé­ fique ou celle de la « Société de Diane » selon laquelle certaines parcouraient de nuit les campagnes à la suite d'une divinité, la Diane romaine. Mais les choses s'aggraveront avec la réforme protestante : d'ailleurs, la géographie de la chasse aux sorcières des XVlc et XVllc siècles s'inscrit précisément dans les zones de contact entre le catholicisme et la Réforme, des deux côtés de la frontière religieuse, catholiques comme protestants ayant cherché à les éradiquer. Là où le protestantisme est rapidement éliminé et là où il n'a jamais pris pied, la chasse aux sorcières est ignorée.

 

 

Une connaissance confisquée

 

L'un des prétextes de cette chasse aux sorcières concerne néanmoins les connaissances de médecine empirique attribuées à ces femmes. Or, à la fin du Moyen Âge, entre le x ème et le xv ème siècle, l'on assiste au développement des universités : il devient alors vite interdit d'exercer la médecine si l'on n'est pas issu de l'une d'elles. Pourtant, les sorcières continuent à le faire. Jules Michelet l'explique dans La Sorcière : « L'unique médecin du peuple, pendant mille ans, fut la sorcière. Les empereurs, les rois, les papes, les plus riches barons avaient quelque docteur de Salerne, des Maures, des Juifs, mais la masse de tout État, et que l'on peut dire de tout peuple, ne consultait que la saga, ou sage-femme. » Cette pratique alors qualifiée de païenne est accusée à ce titre de sorcellerie : les inquisiteurs et les juges sont convaincus que ces connaissances n'ont pu leur être communiquées que par le diable. Et si la femme possède le pouvoir de guérir, peut-on imaginer qu'elle ne soit pas capable de nuire à son entourage par des moyens semblables ? Ces guérisseuses sont alors excommuniées, jugées et punies de mort, pour exercice illégal de la médecine dirait-on maintenant, exercice en dehors des règles qu'avait alors décidé le pouvoir.

 

En qualifiant les savoirs populaires de superstitieux, d'obscurantistes, voire de diaboliques, on substitue à la figure du guérisseur intégré à la communauté celle du médecin qui dispense sa science d'en haut. Le patient, privé de sa confiance dans sa propre culture et son propre ressenti, est désormais entretenu dans la conscience de son impuissance. L'être humain est ainsi coupé de son propre corps, coupé de ses semblables, coupé de la nature. C'est la fin de l'immanence, conception selon laquelle la valeur sacrée réside dans chaque élément du monde sans y être apportée par un dieu qui lui serait extérieur. L'immanence, qui avait survécu au catholicisme à travers les pratiques et les croyances qu'incarnaient entre autres les sorcières, ne résiste pas à la mise en coupe réglée de la culture populaire qui se joue alors et s'est prolongée jusqu'à maintenant. Si l'on omet l'existence en France de la revue féministe (et artistique) Sorcière, dont la diffusion resta assez confidentielle, il est clair que la vieille Europe et surtout le pays de Descartes font de la résistance, comme s'ils ne voulaient surtout pas se trouver confrontés aux vieilles mémoires d'un peu glorieux passé.

 

Difficile d'assumer que les flammes des bûchers ont bien entaché cette Renaissance que le discours officiel n'a cessé de porter aux nues. Difficile de se confronter à l'idée que ce triomphe de la raison a surtout été celui de la raison du plus fort : patriarcal, rationnel, scientiste. Et pourtant, oui, pourquoi ne pas le reconnaître, nous sommes aussi les héritiers (et les héritières) de ce monde qui a brûlé les sorcières. Oui, une partie de nous pense encore que ces anciennes guérisseuses étaient marginales et superstitieuses (même si l'on commence timidement à redécouvrir la pertinence de leur médecine préventive et leur usage avisé des plantes). Oui, nous rejetons encore le corporel, le sensuel - sans parler du sexuel - et le nourricier. Pas de doute, une forme de vision mécaniste - nous faisant voir davantage les éléments que les relations entre eux -, capitaliste et patriarcale du monde est encore en nous.

 

Pour tenter de transformer les choses, comme l'explique la journaliste et essayiste Mona Cholet dans un très bel article consacré à Starhawk, ces nouvelles sorcières américaines tra­ vaillent à redonner à chacun la conscience de son propre pouvoir en même temps qu'à renforcer ses liens avec les autres, la nature et le monde. Cette force et ces liens ne sont pas des enfantillages gentiment ésotériques, affirment-elles. La vision mécaniste du monde, si elle continue à régner sur nos consciences, n'a-t-elle pas été depuis plusieurs décennies invalidée par la science ? « La physique moderne ne parle plus des atomes séparés et isolés d'une matière morte mais de vagues de flux d'énergies, de probabilités, de phénomènes qui changent quand on les observe ; elle reconnaît ce que les chamans et les sorcières ont toujours su : que l'énergie et la matière ne sont pas des forces séparées mais des formes différentes de la même chose. » Ce sont ces flux d'énergie, cette force qui lie tous les éléments du monde - le prana hindou, le qi asiatique, le mana hawaïen - que les sorcières apprennent à célébrer et à manier, inventant de nouvelles formes de rituels : se regrouper, danser, chanter, se connecter, faire des demandes ensemble. De manière simple, concrète. Les sorcières ont en effet un principe : « des choses, pas des idées ». Le projet ici étant justement de renoncer à cette approche intellectuelle pour rentrer directement dans le vif du sujet. Le pratiquer, l'expérimenter. Quitte à se tromper.

 

 

Les réhabiliter nous aussi

 

Et aujourd'hui ? S'il n'est pas forcément nécessaire de cher­ cher à imiter les sorcières américaines, nul doute que le fait d'évoquer les sorcières et de s'interroger sur ce qu'elles pour­ raient nous apporter a cessé de nous faire peur, jusqu'à parfois nous faire envie (même de ce côté de l'Atlantique). Petit à petit, prendre conscience de son propre pouvoir et apprendre à se connecter avec la nature n'a plus été un tabou mais une opportunité : faire silence, se pencher sur soi, se poser ; en se faisant guider, ou pas, selon son désir. Puis, au fil du chemin, de rituel en rituel, de rencontres avec soi et avec d'autres, retrouver la joie. Celle de participer à un projet qui va au-delà de soi, d'apprendre cette connaissance des mages ou la « vieille religion » comme disent aussi certains pour parler de la Wicca, et qui, bien plus qu'une religion, évoque simplement une forme de spiritualité au cœur de la nature. Celle de créer sa vie en s'appuyant non plus sur les attentes infantiles de notre ego mais la prise en responsabilité de sa demande.

 

Alors, aujourd'hui, être une sorcière qu'est-ce que c'est ? Selon moi, c'est travailler sur soi tant et tant pour pouvoir faire preuve d'ouverture et de sagesse, et utiliser à bon escient ce que l'on sait, avec discrétion et humilité. Être sorcière, c'est aimer son corps, nu ou habillé, en prendre soin, le renforcer puisqu'il contribue au développement de ses pouvoirs personnels. Être sorcière, c'est retrouver le rythme de la nature, fêter les solstices, les équinoxes et les pleines lunes, éventuellement en lien avec d'autres personnes capables d'apprécier la singularité d'un tel moment. Être sorcière, c'est accepter de remettre chaque jour sur le métier l'ouvrage, apprendre et s'interroger sans discontinuer. C'est finir parfois, si on le souhaite, grâce à un entraînement adéquat et rigoureux, par accomplir des actes hors du commun, semblant relever du surnaturel, comme changer la météo ou créer un vrai changement de vie, en utilisant ses propres ressources intérieures, même si cela ne semble jamai s être une fin en soi. Il est, bien sûr, possible de prendre un nom d'initié(e), d'acheter un chaudron, une boule de cristal, sans oublier un chapeau pointu et un balai, de jouer de tout ce folklore associé, mais l'essence de la sorcellerie n'est pas là.

 

Son essence est plus profonde, plus troublante : elle consiste à revenir vers soi et à se dire si je peux faire quelque chose de magique, je veux le faire, je vais prendre le temps nécessaire pour y arriver. Je vais apprendre à me concentrer, à méditer, à visualiser. Chaque jour un peu. Aller au sein de ce monde secret, lequel implique le retour de l'innocence, d'une sorte de foi enfantine, capable de dire, oui, je vais essayer et je vais bien voir ce qui va se passer. L'essence même de la sorcière est la transformation : la véritable magie est un art spirituel dont l'objectif est d'unir l'esprit avec la matière, grâce à l'énergie de l'amour, pour que la matière finisse par donner vie à la puissance de l'esprit. Concrètement, les pratiques de la magie constituent un moyen d'utiliser l'énergie qui nous entoure, qu'elle provienne de la terre, de l'univers, du cosmos ou de l'intérieur de nous-mêmes. Qu'il s'agisse de rituels, d'invocations, de recettes magiques, ils servent avant tout à augmenter et à renforcer notre volonté.

 

Ils nous aident à conserver notre attention et à puiser 'dans nos propres réserves spirituelles et émotives, dont la plupart du temps nous ignorions même l'existence. La magie vise à accéder à une plus grande connais­ sance des mystères de l'univers, de la terre, de la nature et de l'amour. Au-delà de soi, au-delà de nous. Mais c'est aussi l'art de mener une vie créative, empreinte d'énergie, de chant, de rencontres et d'éclats de rire. C'est une sorte de danse sacrée à laquelle nous sommes toutes et tous conviés. Concentration, travail et sagesse sont évidemment primordiaux. Mais la ténacité, la sérénité et l'ouverture d'esprit ne doivent pas être oubliées au fll du chemin, sinon la magie ne sera que fantaisie. Car in fine, il s'agit vraiment de notre capacité à nous unifier avec un état sacré, celui d'être vivant au cœur d'un monde incroyable. Alors, grâce à la magie, la peur se fait joie, la frustration se transforme en épanouissement, et l'existence se fait plus pure, loin des bavardages, des jeux de rôle et de l'identification à son corps et à son égo.

 

Et si, dans la lignée de Starhawk et même des féministes italiennes des années 1960, il ne fait guère de doute que les sorcières d'aujourd'hui portent haut les valeurs du féminin, et que l'on peut donc les qualifier de « féministes », il ne s'agit pas d'un féminisme de combat, de confrontation, de compétition mais bien d'un féminisme par nature : femmes, elles occupent leur place de femme, sans vouloir préempter celle des hommes. Mais le fait d'affirmer simplement leur spécificité est peut-être ce qui les rend révolutionnaires à leur manière. Il n'est plus le temps de la revanche, ni de la colère. Peut-être est-ce celui de déposer les armes, de pacifier le passé, tout en refusant tout compromis et toute ambiguïté. Certaines d'entre elles peuvent faire le choix de militer, de dénoncer le sexisme, de revendiquer. Avec les outils d'hier ou d'aujourd'hui. Rituels mais aussi pétitions en ligne - le hashtag remplace souvent le sabbat ! -, au fond l'idée reste la même : se regrouper afin de se réapproprier son propre pouvoir puis d'interpeller les autres femmes, le public en général, et aussi les institutions en place. Sortir du statut de victime, devenir actrice du changement, agir un peu, beaucoup, passionnément, au risque de ne pas plaire à tout le monde. Mais ce n'est plus un problème… (...)
(Source : Magazine » Bonnes feuilles)

 


26/01/2019
0 Poster un commentaire

VIEILLIR AU FEMININ (Le Monde Diplomatique)

Une question politique longtemps ignorée

Vieillir au féminin

En avril 2016, en Suisse, une octogénaire a demandé — et obtenu — une aide au suicide car, « très coquette » selon son médecin, elle ne supportait pas de vieillir. Un signe du stigmate particulier attaché à l’avancée en âge chez les femmes. En France, deux personnalités se sont emparées de cette question longtemps négligée par les féministes : Benoîte Groult et Thérèse Clerc, toutes deux disparues cette année.

JPEG - 458 ko

Gustav Klimt. – « The Three Ages of Woman (Les Trois Âges de la femme »), 1905

Galleria Nazionale d’Arte Moderna, Rome / De Agostini Picture Library / A. Dagli Orti / Bridgeman Images

Pourquoi les femmes mentent-elles davantage que les hommes sur leur âge ? Partant de cette question apparemment anodine, Susan Sontag explore en 1972 ce qu’elle appelle le « deux poids, deux mesures de l’avancée en âge  (1)  ». En matière de séduction, remarque-t-elle, deux modèles masculins coexistent, le « jeune homme » et l’« homme mûr », contre un seul côté féminin : celui de la « jeune femme ». Au point qu’il est admis, notamment dans les classes moyennes et supérieures, qu’une femme dépense une énergie croissante (et, si elle le peut, de l’argent) pour tenter de conserver l’apparence de sa jeunesse.

Mais la dépréciation des femmes vieillissantes ne tient pas seulement à leur éloignement des standards jeunistes de beauté. Elle provient également de la simple avancée en âge, laquelle tend à amoindrir, pour elles, les possibilités d’être plus jeunes que leurs partenaires potentiels. Cette norme de l’écart d’âge permet à certains hommes d’avoir une descendance sur le tard, ou leur offre l’assurance d’être pris en charge, en vieillissant, par une compagne plus alerte. S’adressant aux femmes, Sontag montre ce qu’elles pourraient gagner à « dire la vérité », à « laisser voir sur leur visage la vie qu’elles ont vécue » ; à s’émanciper des normes jeunistes.

Au moment de la parution de ce texte, le mouvement féministe nord-américain et ouest-européen est en pleine effervescence. Pourtant, l’approche féministe de l’âge et du vieillissement demeure marginale au cours des années 1970. Les revendications se focalisent sur le contrôle de la fécondité, sur le travail, sur la liberté de mouvement ou sur celle de vivre sa sexualité. En France, c’est seulement dans les années 2000 que des analyses mettent en relation sexisme et âgisme. Benoîte Groult et Thérèse Clerc, toutes deux disparues en 2016 aux âges respectifs de 96 et 88 ans, font partie de ces penseuses et militantes qui ont cherché à politiser leur propre vieillissement dans une perspective féministe.

Benoîte Groult était la fille d’entrepreneurs fortunés et libéraux, liés aux milieux parisiens du stylisme et de la mode. Thérèse Clerc, elle, appartenait à la petite bourgeoisie commerçante, catholique et traditionaliste. Licenciée en lettres, Groult est enseignante puis journaliste, tandis que Clerc, qui a suivi une formation de modiste, devient femme au foyer. Cependant, toutes deux ont décrit a posteriori la première phase de leur vie comme une période marquée par le poids des activités domestiques et maternelles (la première a eu trois enfants et la seconde quatre), une certaine solitude dans la vie quotidienne, l’anxiété liée à la survenue de nouvelles grossesses, doublée, pour Groult, de l’expérience réitérée d’avortements clandestins. La seconde période, définie comme une « renaissance », est associée en grande partie à la découverte du féminisme.

« Festival des cannes »

Ayant quitté son mari, Thérèse Clerc devient, à 41 ans, vendeuse de grand magasin pour gagner sa vie. Dans le contexte du Mouvement de libération des femmes (MLF), elle découvre le plaisir amoureux et sexuel hors du cadre de la conjugalité hétérosexuelle et s’éloigne de la religion (2). À Montreuil, où elle s’installe avec ses enfants, elle devient une figure du féminisme local. En 1997, elle y fonde un lieu d’échanges féministes et d’accueil des femmes victimes de violence, rebaptisé en 2016 Maison des femmes Thérèse-Clerc.

Benoîte Groult, elle, rencontre au cours des années 1950 son troisième et ultime conjoint, l’écrivain Paul Guimard, qui l’encourage à écrire. Plus tard, sa lecture des publications liées au mouvement des femmes la pousse à démystifier les normes qui ont régi son existence passée. Paru en 1975, son essai Ainsi soit-elle (Grasset) mêle une critique de son éducation féminine bourgeoise et une synthèse de recherches sur l’inégalité des sexes dans le monde. Vendu à plus d’un million d’exemplaires, il s’adresse autant aux jeunes militantes de la génération MLF qu’aux cinquantenaires, restées, pour la plupart, extérieures au mouvement (3). Propulsée à 55 ans « féministe de service », selon son expression, Benoîte Groult s’engage dans la promotion institutionnelle des droits des femmes. De 1984 à 1986, elle préside la commission sur la féminisation des noms de métiers, de grades et de fonctions ; et, dans les années 1990-2000, elle soutient les luttes pour la parité en politique.

Journaliste, essayiste, romancière à succès, proche du Parti socialiste, vivant, selon les saisons, dans son appartement parisien ou dans ses maisons en Bretagne ou en Provence, la Benoîte Groult des années 2000 n’appartient assurément pas au même milieu social que Thérèse Clerc. Cette dernière vit modestement dans un petit appartement à Montreuil et se revendique de la pensée libertaire et autogestionnaire. Cependant, leur engagement pour la cause des femmes les a toutes deux conduites à interroger à travers ce prisme leur propre avancée en âge.

Militante, à partir de 1986, au sein de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité, Benoîte Groult met en relation le combat pour l’euthanasie avec les luttes féministes pour la libre disposition de son corps. Elle forge une éthique à partir de sa propre expérience, essayant d’analyser la façon dont, face au vieillissement et au veuvage, elle a dû réinventer, pour le préserver, son rapport hédoniste à l’existence. Elle évoque une curiosité permanente pour les évolutions sociopolitiques du monde, une recherche de plaisirs sensoriels quotidiens, une appétence pour l’effort physique qu’elle a dû recomposer et ajuster aux transformations de son corps au fil du temps, ainsi qu’un goût pour la contemplation des paysages ruraux ou maritimes (4).

Mais si cette femme, dotée d’une santé solide, a pu jusqu’au bout imprimer sa volonté sur ses activités quotidiennes et sur le choix de ses lieux de vie, comment vieillir quand on n’est plus en mesure d’accomplir certains gestes ordinaires ? Que peut le féminisme, pensée collective de la liberté de disposer de son corps, lorsque ce corps multiplie les signes d’affaiblissement et de dérèglement ? À 60 ans passés, Thérèse Clerc, tout en travaillant et en s’occupant de ses petits-enfants, a dû prendre en charge pendant cinq ans sa propre mère gravement malade. Ce type d’épreuve n’est pas rare pour ceux, et surtout celles, qui jouent le rôle de pourvoyeuse (ou de pourvoyeur) de soins à la fois pour les descendants et les ascendants. Éviter de devenir à son tour une charge pour ses enfants a constitué l’une des motivations de Thérèse Clerc lorsqu’elle a imaginé, à la fin des années 1990, la Maison des Babayagas. Ce projet d’une maison de retraite autogérée, fondée sur l’entraide et la solidarité entre ses membres, est conçu pour les femmes de la génération de Thérèse, notamment celles qui, longtemps mères au foyer ou travailleuses à temps partiel, disposent d’une retraite très modeste. Créée en 2012, la Maison des Babayagas ne correspond pas en tout point au rêve de sa fondatrice (l’attribution de nouveaux logements est aux mains du bailleur public et non des habitantes), mais elle devient néanmoins un lieu d’événements militants. Elle accueille notamment l’Unisavie, une université populaire mettant en commun des luttes et des savoirs relatifs à la vieillesse. On y débat d’autogestion, d’économie sociale et solidaire, de féminisme, du vieillissement des personnes migrantes ou encore de la sexualité des vieilles et des vieux.

Dans un documentaire, en 2005, Benoîte Groult évoquait une expérience courante de l’avancée en âge : c’est d’abord à travers le regard des autres qu’elle s’était vue vieillir. Pour sa part, elle se sentait « égale à elle-même », voire, par certains aspects, plus énergique qu’à des époques antérieures. Pourtant, elle voyait changer l’attitude des autres à son égard, se développer une forme d’indifférence, de commisération et parfois de mépris à peine voilé. Elle ressentait, à travers des mots et des gestes, qu’elle n’avait plus tout à fait sa place dans des événements ordinaires de la vie sociale dont elle prenait conscience qu’ils étaient régis par des limites d’âge implicites. Dans son milieu, celui du monde littéraire, du spectacle et de la politique, où beaucoup d’hommes de son âge étaient en couple avec des femmes bien plus jeunes, elle avait également commencé à ressentir le vieillissement de son apparence comme une forme de stigmate — une expérience à laquelle, au même âge, son mari pouvait encore échapper. Se sentant impuissante à changer les règles du jeu, elle assumait d’avoir eu recours à un lifting : « Je ne vois pas pourquoi les féministes n’auraient pas le droit aux progrès de la médecine. (...) Le souci de la beauté n’est pas en soi antiféministe », se justifiait-elle (5). Thérèse Clerc n’évoluait pas dans le même monde social et ses rides n’ont pas semblé l’empêcher de séduire hommes et femmes jusqu’à un âge avancé. Elle aurait sans doute respecté l’aspiration de Benoîte Groult à présenter un visage considéré par son entourage comme plus plaisant. Mais elle aurait peut-être ajouté que toutes les femmes n’ont pas les moyens financiers de sauver leur peau à coups de bistouri.

À la Maison des Babayagas, la « beauté » cessait de n’être qu’une technique de soi mobilisée individuellement, dans la coulisse, pour devenir un enjeu d’échange collectif. Thérèse Clerc s’intéressait aux œuvres d’art montrant des corps vieillissants et avait pour projet d’organiser un « festival des cannes » qui présenterait les meilleurs films mettant en scène la vieillesse. Avec plusieurs « Babayagas », elle avait participé à une chorégraphie intitulée de façon provocante « Vieilles peaux », où s’inventaient des mouvements dansés, ancrés dans la situation subjective de personnes très âgées (6). Elle réfléchissait aux vêtements, aux parfums, aux bijoux qui peuvent embellir un corps de vieille femme sans avoir pour seul objectif de dissimuler les signes de l’âge. En octobre 2015, elle avait coorganisé, avec des élèves en arts appliqués du lycée Eugénie-Cotton de Montreuil, un défilé de mode dont les modèles étaient les « Babayagas ». Des robes chatoyantes, amples et colorées, fabriquées par les élèves à partir de chutes de cravates abandonnées par les grossistes du quartier parisien du Sentier, étaient portées par des femmes de plus de 80 ans, dont Thérèse. Défilant avec un mélange de malice et d’autodérision, celles-ci pastichaient la démarche conventionnellement orgueilleuse des mannequins : trop vieilles pour jouer le jeu, elles en profitaient pour faire un pied de nez aux normes, sous le regard séduit et troublé de spectatrices et de spectateurs de tous âges.

Traditionnellement, une femme qui ne dissimule pas sa vieillesse et qui assume d’avoir (encore) des désirs dérange, voire dégoûte, plus encore qu’un homme. Pour interroger collectivement cette anxiété, nous avons besoin de « vieilles désirantes (7) » qui sortent du placard où elles sont sommées de rester cachées. Provocatrice par ses actions militantes, son refus de tout euphémisme pour parler des misères de la vieillesse, ses références explicites à la sexualité des vieilles personnes et son énergie à vouloir changer le monde, Thérèse Clerc assumait le rôle de contestatrice de l’ordre des âges. Chez celles et ceux qui étaient un peu plus jeunes, elle parvenait à distiller, au sein de l’anxiété intime, une forme de curiosité, sinon de désir, pour cette étrange étape à venir : la vieillesse.

Il ne s’agissait nullement pour elle de nier le corps qui s’affaiblit ni la crainte de voir s’approcher le moment de la fin. Mais alors que Benoîte Groult cherchait, en tant qu’écrivaine, à rendre compte au plus près de son expérience et à lui donner une forme littéraire, le rapport de Thérèse Clerc à la vieillesse était d’abord politique : elle percevait dans ce statut discrédité une position privilégiée pour questionner un certain nombre de normes sociales qui contraignent plus directement les adultes « dans la force de l’âge ». Elle considérait la vieillesse comme un moment propice pour défier, à travers des événements concrets, l’organisation âgiste de la société et pour remettre en question ses oppositions binaires : activité/inactivité, performance/vulnérabilité, autonomie/dépendance.

Disséminer de telles expérimentations est en soi un parcours jonché d’obstacles. Quand tout est organisé pour qu’une partie de la population accepte l’idée d’avoir « passé l’âge » de contribuer à la (re)production de la société, et peut-être même à sa contestation, encore faut-il qu’aux marges se développent des espaces de critique sociale accueillants pour celles et ceux dont « le ticket n’est plus valable (8) ».

Un combat jamais perdu, jamais gagné

À l’heure où le milliardaire Donald Trump, incarnation d’une misogynie débridée, accède au rang d’homme le plus puissant du monde, la nouvelle livraison de Manière de voir (9) arpente le front de « la guerre la plus longue » — selon la formule de l’essayiste américaine Rebecca Solnit : celle menée tout au long de l’histoire contre les femmes. Du Japon à l’ex-Allemagne de l’Est, du Burkina Faso à l’Iran, du monde arabe à l’Amérique latine, où en sont les combats pour l’autonomie, pour le droit à disposer de son corps, pour l’égalité professionnelle ou la parité en politique ? Mais aussi — pour que ces histoires ne soient pas oubliées : comment ont été obtenues l’inscription du principe d’égalité dans la Charte des Nations unies ou, en France, la liberté de contrôler sa fécondité ? Quel usage les suffragettes britanniques firent-elles du jujitsu ? Des textes de référence (Pierre Bourdieu, Christine Delphy, Nancy Fraser, Gisèle Halimi), ainsi que des cartes et des extraits d’ouvrages.

Juliette Rennes

Sociologue.

(1Susan Sontag, « The double standard of aging », The Saturday Review, New York, 23 septembre 1972.

(2Cf. notamment Danielle Michel-Chich, Thérèse Clerc, Antigone aux cheveux blancs, Éditions des femmes, Paris, 2007.

(3Benoîte Groult, Mon évasion, Grasset, Paris, 2008, et Une femme parmi les siennes, commentaire de Josyane Savigneau, Textuel, Paris, 2010.

(4Cf. Catel, Ainsi soit Benoîte Groult, roman graphique, Grasset, 2013, et Benoîte Groult, La Touche Étoile, Grasset & Fasquelle, 2006.

(5« Vieillir ou le désir de voir demain », dans Une chambre à elle. Benoîte Groult ou comment la liberté vint aux femmes, documentaire d’Anne Lenfant (2005).

(6Frédéric Morestin et Pascal Dreyer, « “Vieilles peaux” : exploration en terre utopique », Gérontologie et société, no 140, Paris, 2012.

(7Rose-Marie Lagrave, « L’impensé de la vieillesse : la sexualité », Genre, sexualité & société, no 6, Paris, automne 2011.

(8Romain Gary, Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable, Gallimard, Paris, 1975.

(9« Femmes : la guerre la plus longue », Manière de voir, no 150, décembre 2016 — janvier 2017, 8,50 euros, en kiosques.

 


17/01/2019
0 Poster un commentaire